I’m sheeping up to Boss Town

La chronique du jour risque d’être assez déroutante, mais le jeu qui m’a inspiré cette modeste réflexion l’est tout autant. Pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas encore jeté un coup d’œil intrigué sur la délicieuse Catherine, je vous invite à délaisser un instant votre lecture pour vous pencher sur le dernier né d’Atlus, tout simplement parce que quel que soit votre passif en terme de gaming, vous n’avez jamais joué à un jeu pareil, littéralement. Organisant savamment un teasing mémorable mettant en avant l’érotisme – qui sera au final quasi-inexistant dans le produit fini, Atlus avait réussi à capter toute l’attention de la presse autour d’une aventure que la presse saluera comme « le premier jeu de la crise de la trentaine ». A l’heure de Bref et autres La Génération Y par elle-même, le timing était plutôt opportun et le sujet encore inédit pour les gamers en mal de fond après avoir ingurgité une trilogie testostéronée de Gears of War.
Cela étant dit, si l’on veut justement s’intéresser pleinement au message véhiculé par Catherine, il va falloir spoiler sec, sans glaçon, comme le whisky servit au Stray Sheep par la charmante Erica. Je ferai donc expressément fi des menaces d’Atlus quant au sort qui attend celui qui évoquera les éléments postérieurs au huitième chapitre, car c’est après cette épreuve que la dénouement se met en place. Vous l’aurez probablement déjà lu et entendu un peu partout ailleurs, Catherine narre la triste descente aux enfers de Vincent, jeune trentenaire de son état, simple employé et en union libre avec sa girlfriend Katherine depuis déjà quelques années (combien ? Lui-même ne s’en souvient plus…). Installé dans sa routine alternant entre soirées bien arrosées au bar du coin avec son cercle de potes et déjeuners avec sa moitié faute d’emploi du temps compatible, Vincent va voir son quotidien voler en éclat à la faveur d’une détonante rencontre. Ingénue, blonde, mignonne à souhait et sexy à en faire pâlir Médoc, Catherine (avec un C) personnifie l’idéal féminin, telle une nymphe prête à assouvir vos moindres désirs et à en redemander d’un air gourmand. Encore assommé par les excès de la veille, Vincent se réveille nu, aux côtés de cette divine créature et réalise alors dans quelle innommable merde il vient de mettre les deux pieds. Ne sachant absolument pas comment réagir devant cette situation inattendue, notre héros joue la carte du mutisme face à cette erreur d’un soir et retrouve un peu déboussolé sa compagne Katherine le midi même, qui lui annonce tout de go qu’elle pense sérieusement être enceinte… La mâchoire du pauvre bougre s’effondre une fois de plus et illustre à merveille la chute interminable qui attend le jeune protagoniste de ce conte des temps modernes.
Vincent va alors être en proie à d’étranges cauchemars, où il doit nuit après nuit escalader d’immenses pyramides de blocs (qui rappelleront aux moins jeunes d’entre vous ce bon vieux Q*bert) entouré de moutons anthropomorphes au moins aussi déboussolés que lui. Le joueur découvrira au fil de l’aventure que tous ces ovins sont a priori autant de vilains pêcheurs qui trompent allègrement leurs compagnes respectives et se voient alors infliger cette punition biblique où leur vie est en jeu : les moutons qui ne parviendront pas au sommet dudit tétraèdre ne se réveilleront plus jamais… Ces morts ô combien mystérieuses ne touchant que les jeunes adultes mâles attirent évidemment l’attention de la presse, et notre cher Vincent ne tarde alors pas à faire le lien avec sa propre situation.
All men are sinners, tel semble être le message véhiculé par Catherine durant la première partie de l’aventure : la représentation peu flatteuse du troupeau de mouton dépeint la gente masculine comme une ribambelle d’hominidés pour le moins primaires, suivant spontanément leurs pulsions reproductrices en dépit de leur relation amoureuse préexistante. Jusqu’ici tout va bien me direz-vous, mais c’est justement lorsqu’ils s’écartent de cette voie pérenne pour la race humaine que le bât blesse… C’est bien le cas du pauvre Vince, qui n’avait absolument pas imaginé embrasser une carrière de paternel du haut de ses 32 ans. Si Catherine incarne un phantasme de luxure, de volupté, déborde de désir et aime à rappeler au beau brun à quel point il « fait du bien à son petit corps, nuit après nuit », Katherine représente au contraire l’engagement, le sérieux, elle est celle qui met sur le tapis le duo mariage-bébé qui nous angoisse tant. Derrière ses lunettes rectangulaires et sa coupe sage mais étudiée, Katherine est la working girl castratrice qui gère sa relation amoureuse comme une petite entreprise. Entre elle et Vincent, point de contact physique, de geste de tendresse ou de regards complices : elle préfère de loin rappeler le futur père de son enfant à ses devoirs, lui rappelant par la même occasion qu’il n’est pas très sage de sortir picoler tous les soirs avec ses amis et de sacrifier son sommeil, boring. Cette avalanche de responsabilités couplée au jeu de dupe que doit mener au quotidien le jeune trentenaire ne va tarder à avoir une emprise certaine sur son pauvre cerveau : ainsi, il devra chaque nuit faire face à ses démons (en l’occurrence Katherine, le futur fruit de ses entrailles ou encore son propre reflet) et escalader en compétition avec les autres moutons les pyramides qui le mèneront vers un réveil salvateur… ou pas. Vincent va donc passer la pire semaine de sa vie et constamment être tiraillé entre le bien et le mal, entre le C et le K (à moins que ce ne soit l’inverse ?).
Bref, le petit père Brooks parvient non sans mal à sauver sa peau et celle de sa bien-aimée, pour finalement découvrir que celui qui ensorcelle un bon paquet de la gente masculine n’est autre que « Boss », le patron du Stray Sheep où il passe ses soirées à s’enivrer (et au passage à enrichir ses connaissances sur le monde de l’alcool grâce à des séquences trivia délicieuses) ! Tout ceci est donc en réalité un immense complot fomenté depuis la nuit des temps et qui vise à séduire les hommes ne se montrant pas assez procréatifs grâce à Catherine, une succube apparaissant aux yeux de chacun comme un véritable idéal féminin destiné à briser les couples pour permettre à la femme en mesure d’assurer la pérennité de la race humaine de s’adonner à cet exercice avec quelqu’un de bien plus volontaire. Wahou, rien que ça. D’un coup d’un seul, c’est donc la frivolité même de l’existence qui se trouve remise en cause au profit de la seule procréation ! Dear God this can’t be happening ! L’homme n’a donc pour but ultime que la reproduction, et la femme de donner la vie ! Catherine est donc un jeu extrêmement familial puisqu’il brise les couples frivoles pour la sauvegarde de cette bonne vieille famille nucléaire, il faut croire que personne chez Familles de France n’a dû aller au bout de l’aventure, sinon je pense que cela aurait fait grand bruit. Et puisque l’on aborde désormais le sujet, Catherine m’a alors renvoyé aux écrits du grand Emmanuel Todd, qui dans le fabuleux Origine des systèmes familiaux défend justement la thèse que ce modèle a contribué à structurer l’espace familial depuis l’apparition de notre espèce et lui a permis de s’établir durablement puis d’entamer la conquête de nouveaux espaces. La révolution sexuelle, la libéralisation des mœurs, l’épanouissement personnel, tout cela amènerait donc immuablement homo sapiens vers son extinction si l’on ne fait rien… Paradoxalement, c’est bien l’évolution de notre espèce qui a progressivement reculé l’âge de la puberté, retardant ainsi la fertilité et nécessitant alors de consolider une structure familiale pour « s’occuper » de la progéniture en attendant qu’elle puisse joyeusement copuler à son tour et assurer le renouvellement des générations.
Ok, tout ceci est bien évidemment à prendre au trouzième degré, n’empêche que Catherine nous adresse un sérieux rappel à l’ordre limite moralisateur, alors que notre génération profite désormais d’une insouciance nouvelle. Cette légèreté nous l’avons gagnée, comme dirait l’autre, mais la dernière création d’Atlus joue au contraire la carte de l’utilitarisme en séparant du troupeau ses membres les plus oisifs, c’est le sexe versus la parentalité, la figure du mouton contre celle de l’humain : l’animal qui cède à ses instincts reproductifs primaires sans en assumer les conséquences face à l’hominidé, fruit de sa perverse évolution.
A l’heure où la première génération de joueurs entre de plein pied dans la trentaine, il était de bon ton que le jeu vidéo se penche sérieusement sur la question et nous propose une lecture assez inédite des problématiques du couple et de ses obligations et autres petits bonheurs du quotidien. Avec ses huit fins différentes, Catherine permet d’être un salaud de la pire espèce ou un père psychologiquement repenti. La dernière production d’Atlus pose également la question du couple et de sa conception physiologique primaire, dans une époque où la femme, tiraillée par son instinct de pérennisation doit faire face à un homme toujours porté par son caractère de reproducteur qui va pouvoir se livrer aux joies de la reproduction forcément devoir entrer pour autant dans la parentalité. On pourrait ainsi presque s’interroger sur le message que véhicule Catherine en ce qui concerne la contraception mais aussi envers le courant existentialiste et la manière dont Sartre aborde la notion de responsabilité ou encore la privation de liberté indue par les relations humaines.
Toujours est-il que Catherine invite pour une fois à une profonde réflexion personnelle sur sa propre conception en tant qu’individu, à l’heure où l’on semble de plus en plus juger le potentiel d’un titre à travers une checklist de cases à cocher. Chapeau bas, messieurs.
And that was the cocktail trivia for tonight.





